Enseigner le français à des futurs prêtres malgaches

Journaliste retraitée de La Croix depuis juin 2021, Claire Lesegretain est partie deux ans avec la DCC en volontariat de solidarité internationale à Madagascar. De novembre 2021 à novembre 2023, elle a enseigné le français dans le séminaire interdiocésain de Toamasina. 

   « En tant qu’enseignante au grand séminaire interdiocésain de philosophie de l’archidiocèse de Tamatave (Toamasina), j’ai vécu une première année à Moramanga, à 110 km à l’est de Tananarive, puis une seconde année à Analamalotra, à 12 km de Tamatave. J’ai enseigné le français, mais aussi l’histoire du christianisme et la communication, à une soixantaine de séminaristes, âgés de 23 à 35 ans et répartis en 3 classes. De manière générale, leur niveau en français était très médiocre : ils avaient pourtant tous commencé à apprendre la langue de Molière dès le début du primaire et avaient donc tous suivi au moins onze ans de cours de français.

Mais en brousse, les instituteurs sous-payés sont insuffisamment formés et les élèves n’ont guère d’occasions de parler français. Il faut savoir que l’État malgache consacre moins de 2% de son budget à l’éducation. De plus, la seule pédagogie reconnue ici est le par-cœur, c’est-à-dire la répétition collective ! Les écoles privées, de bien meilleur niveau, ne sont accessibles qu’à une élite même si les congrégations religieuses s’efforcent de diminuer leurs frais de scolarité. Selon les statistiques de l’Académie malgache, 83,6 % de la population de la Grande Ile ne connait que le malgache et 15,8 % seulement pratique occasionnellement le français. Depuis des décennies, des observateurs tirent la sonnette d’alarme à propos des conséquences désastreuses de cette perte du français mais sans résultat.

Le président socialiste Didier Ratsiraka (1975-1993) a largement contribué à cette baisse de niveau en imposant la « malgachisation » ! Une erreur que Madagascar paye cher aujourd’hui car les jeunes, même s’ils ont obtenu le Bac, n’ont pas le niveau suffisant pour suivre des études universitaires, obligatoirement en français. Cette perte de l’utilisation du français (ne parlons même pas de l’anglais !) freine également les recrutements dans les métiers du tourisme et des services en lien avec l’étranger, notamment les call center, nombreux à Madagascar. Depuis 2010, le français est pourtant constitutionnellement la deuxième langue officielle de Madagascar.

Mon rôle auprès des séminaristes consistait, bien sûr, à revoir les fondements grammaticaux (construction d’une phrase, concordance des temps, utilisation des pronoms personnels et relatifs, des prépositions, etc.). Mais je cherchais d’abord à les faire participer – par divers jeux de rôle et en leur faisant raconter systématiquement leur week-end ou leurs vacances à chaque retour au séminaire – afin qu’ils puissent dépasser leur timidité et leur crainte de parler notre langue. Le fait de leur donner aussi, à la demande du recteur du séminaire, des cours de journalisme et de communication, était une autre façon de les faire parler et écrire en français.

La compréhension du français est, en effet, indispensable pour ces candidats au sacerdoce car il n’existe aucun livre de philosophie et de théologie en malgache. Mon but était donc de leur permettre d’être capables d’analyser et de comprendre des textes philosophiques – lire du Kant, du Hegel ou du Heidegger est déjà difficile pour un Français de souche, alors pour un Malgache, c’est pratiquement mission impossible ! –  et d’exprimer correctement leurs idées, tant à l’oral qu’à l’écrit.

Il me revenait aussi d’aider les séminaristes de 3e année à rédiger leur mémoire de fin de cycle philosophique. Ces mémoires de 50 pages portaient sur des sujets qu’ils choisissaient eux-mêmes, en lien avec leur directeur de mémoire : « La recherche du bonheur chez Épicure » ; « Les itinéraires de la pensée hégélienne » ; « L’impératif moral comme fondement du respect de la personne chez Kant » ; « Le désir et la sublimation chez Freud » ; « L’éthique de responsabilité chez Ricœur » …  Ces thèmes, bien trop complexes et difficiles pour la plupart d’entre eux, n’étaient pas sans m’interroger. N’auraient ils pas dû opter pour des sujets et des auteurs plus accessibles, plus concrets ? N’auraient ils pas pu travailler davantage à partir des réalités sociétales et pastorales de leur pays ? Pourquoi obliger ces jeunes hommes à s’exprimer en français alors qu’après leur ordination la plupart seront nommés en brousse ?

J’ai également été mise à contribution pour donner deux heures hebdomadaires de cours de français à sept « régents » (séminaristes ayant terminé la philosophie et en stage pendant deux ans à la cathédrale de Moramanga avant d’entrer en théologie). De même, à Moramanga puis à Analamalotra, j’ai été sollicitée par des congrégations religieuses (carmes, montfortains, jésuites…) désireuses d’améliorer le niveau en français de leurs novices. Dans ces différents lieux, je n’avais à ma disposition qu’un tableau noir, des craies, et les quelques ouvrages de grammaire et d’exercices que j’avais achetés avant de partir. Rien à voir donc avec les outils techniques et pédagogiques performants dont disposent les enseignants en France. »