Vivre au Liban dans un contexte de guerre persistante
Vivre au Liban aujourd’hui, c’est apprendre à vivre avec l’incertitude. Depuis plusieurs mois, la guerre a repris dans certaines régions du pays, raconte Rami. Les bombardements touchent surtout le sud du Liban, la Békaa et la banlieue sud de Beyrouth. Là où je vis, à Byblos, la situation reste relativement calme pour l’instant. Ma famille et mes amis vont bien, et la vie continue. Mais même lorsque les combats ne sont pas directement autour de nous, la guerre n’est jamais très loin.
Ces derniers jours, l’armée israélienne a diffusé plusieurs annonces demandant aux habitants d’évacuer certaines zones avant les bombardements. Hier encore, des appels ont été lancés pour que toute la population du sud du Liban et de la banlieue sud de Beyrouth quitte ces régions. Beaucoup de personnes se sont retrouvées soudainement dans la rue, parfois avec très peu de temps pour partir, sans vraiment savoir où aller. Certaines n’avaient ni endroit pour dormir ni quoi manger. Des associations, des municipalités et de nombreuses initiatives citoyennes essaient d’organiser l’accueil de ces personnes déplacées, en trouvant des logements provisoires et en distribuant de la nourriture. Aujourd’hui, on estime que près de 400 000 personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays, sur une population d’environ quatre millions d’habitants.
Une solidarité active pour faire face à l’urgence
Sur le terrain, les partenaires s’organisent pour faire face à cette urgence et adapter leurs missions aux besoins croissants des populations déplacées. Sœur Marie Dominique Croyal, partenaire au Liban nous partage « de notre côté, nous poursuivons notre mission en nous adaptant aux besoins des familles dont un certain nombre ont dû s’expatrier et qui n’ont pas eu d’autre choix que de placer leur parent dans un Centre comme le nôtre qui veille à tous leurs besoins. Nous attendons avec impatience la reprise effective de notre partenariat avec la DCC. »
Le père Josephe Jabbour, directeur de l’école Saint Joseph Catholique au Liban témoigne également de cet engagement auprès des plus fragiles : « En tant que chrétiens, nous croyons aux paroles du Seigneur: « N’ayez pas peur… J’ai vaincu le monde». Nous vaincrons assurément le monde avec Lui, non pas par les armes et le feu, mais par l’amour et la générosité. Désormais, nous poursuivrons notre mission auprès des plus vulnérables de la société, à savoir les enfants et les orphelins. »
Il suffit d’allumer la télévision, de regarder les informations ou parfois simplement d’entendre un avion passer dans le ciel pour se rappeler que la situation peut changer rapidement ajoute Rami. Nous suivons tous les nouvelles avec attention, en espérant que les choses ne s’aggraveront pas. Beaucoup de familles arrivent dans des régions plus calmes avec très peu de choses, simplement ce qu’elles ont pu emporter en partant. Souvent, elles sont accueillies par des proches ou par des amis. Au Liban, la solidarité familiale et sociale reste très forte. Dans les moments difficiles, les gens s’entraident beaucoup.
Cette solidarité s’exprime aussi à travers la foi et le soutien entre partenaires. Roula Najm, Présidente de Anta Akhi au Liban ajoute « Nous continuons à prier et à confier notre pays, tout le Moyen-Orient, et le monde entier à notre Seigneur. Nous rendons grâce pour votre présence à nos côtés et aux côtés de ceux qui souffrent. Nous espérons que notre collaboration puisse repartir bientôt ! Inchallah ! Que le Seigneur bénisse en abondance le fruit de votre Œuvre.
Un pays marqué par des décennies de conflits et d’instabilité
Pour comprendre ce que nous vivons aujourd’hui, il faut aussi se rappeler que le Liban est un pays qui porte une histoire marquée par les conflits précise Rami. La guerre dite « civile », entre 1975 et 1990, a profondément marqué la société et les mémoires. En réalité, ce conflit n’était pas seulement interne : il impliquait aussi directement ou indirectement plusieurs acteurs régionaux et internationaux, notamment des forces palestiniennes, syriennes et israéliennes, ainsi que l’influence de puissances étrangères comme les États-Unis, l’Iran, la France et d’autres pays européens.
Même pour ceux de ma génération qui ne l’ont pas vécue directement, cette guerre reste très présente dans les histoires de nos parents et de nos grands-parents. Beaucoup de familles ont été déplacées, ont perdu des proches ou ont vécu des années de peur et de division.
Après la fin de la guerre en 1990, un accord a été conclu pour désarmer les différentes milices et réunifier l’armée libanaise, qui elle-même avait été divisée pendant le conflit. La plupart des groupes armés, qu’ils soient sunnites, druzes, chrétiens, communistes ou même certaines milices chiites, ont remis leurs armes. Cependant, le Hezbollah, principalement implanté dans le sud du pays, a conservé les siennes en affirmant qu’il poursuivait la lutte contre l’occupation israélienne du sud du Liban.
L’armée israélienne s’est finalement retirée du sud du Liban en 2000. Malgré cela, le Hezbollah a conservé son arsenal. À plusieurs reprises, l’État libanais a tenté d’aborder la question du désarmement, mais cela n’a jamais abouti. Au fil des années, les tensions politiques se sont aggravées. L’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri en 2005, ainsi que celui d’autres figures politiques et publiques, ont profondément marqué le pays. Par moments, des affrontements internes ont également eu lieu, notamment en 2007, 2008, 2011 ou encore lors de tensions plus récentes. Pour le Hezbollah, la possession d’armes reste liée à sa doctrine et à son identité politique et militaire, développée depuis sa création officielle en 1985 avec un fort soutien de l’Iran.
Depuis la fin de la guerre civile, le pays n’a donc jamais vraiment connu une longue période de stabilité. Il y a eu la guerre de 2006 avec Israël, des tensions politiques régulières, puis une crise économique extrêmement grave à partir de 2019. Cette crise a bouleversé la vie de la majorité des Libanais : la monnaie s’est effondrée, le pouvoir d’achat a chuté, et de nombreuses personnes ont perdu leurs économies. Puis il y a eu l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, une catastrophe qui a profondément marqué tout le pays. Aujourd’hui, les tensions régionales et les affrontements liés à la frontière avec Israël viennent encore ajouter une nouvelle couche d’incertitude.
Dans ce contexte, la vie quotidienne continue malgré tout. En temps normal, les gens vont travailler, les enfants vont à l’école, les cafés, restaurants et bars restent ouverts dans les zones calmes, et les familles continuent de se retrouver le soir ou le week-end. Mais depuis la reprise récente des bombardements, les écoles ont suspendu les cours dans toutes les régions, et plusieurs établissements situés dans des zones plus sûres ont ouvert leurs portes pour accueillir des familles déplacées.
Une vie suspendue entre résilience et incertitude
Si vous marchiez dans certaines rues de Byblos, vous pourriez parfois avoir l’impression que tout est normal : des restaurants sont ouverts, des personnes discutent sur les terrasses, des enfants jouent. Beaucoup de parents essaient de préserver ces moments pour leurs enfants, pour qu’ils puissent profiter de leur enfance et ne pas revivre ce que leurs propres parents ou eux-mêmes ont connu pendant les années de guerre. Mais derrière cette apparence de normalité, il y a toujours une fragilité. Beaucoup de décisions se prennent au jour le jour. On se demande si la situation va rester calme, si les infrastructures essentielles comme l’aéroport ou le port resteront ouverts, ou si les tensions vont s’étendre.
Cette situation crée une forme particulière de rapport au temps. Beaucoup de Libanais ont appris à vivre dans le présent, parce que l’avenir est souvent difficile à prévoir. Il y a aussi une grande capacité d’adaptation. Certains parlent de résilience. Peut-être est-ce simplement une manière de continuer à avancer malgré les difficultés. La famille, les amis, la foi pour beaucoup de personnes, et la vie sociale sont des soutiens essentiels. Les moments partagés autour d’un repas, d’un café ou d’une visite prennent parfois encore plus de valeur dans ces périodes.
Mais cette réalité pèse aussi sur les perspectives de notre avenir. Trouver un travail est déjà difficile en temps normal, et cela l’est encore davantage dans les conditions actuelles du pays. Beaucoup de jeunes se demandent s’ils pourront construire leur avenir au Liban. Certains choisissent de partir à l’étranger pour chercher des opportunités ou simplement plus de stabilité.
L’espérance au cœur d’un pays sous tension
L’attachement au pays reste très fort. Le Liban est un petit territoire, mais il possède une richesse humaine, culturelle et spirituelle très particulière. C’est un pays de diversité, de rencontres et d’histoire. Même dans les moments les plus difficiles, beaucoup gardent l’espérance qu’un jour le pays pourra connaître une paix plus durable et une véritable stabilité.
Dans ce contexte, les messages de soutien, l’amitié et les prières venant de l’étranger comptent beaucoup. Ils rappellent que nous ne sommes pas seuls et que ce que nous vivons ici est aussi porté par d’autres. Cette solidarité, même à distance, donne de la force pour continuer à espérer et à avancer. »
Ce besoin de soutien et de présence est partagé par les partenaires locaux.
Sr Antoinette Assaf, Sœurs du Bon Pasteur confie, « En ces temps où l’obscurité semble parfois l’emporter, savoir que notre communauté demeure présente dans vos cœurs et vos prières est une véritable source de réconfort et de courage pour nous tous. »
Le Liban est fortement influencé par les dynamiques régionales : l’Iran soutient le Hezbollah, tandis que les Etats-Unis et l’Arabie saoudite exercent une pression sur le gouvernement libanais pour limiter l’influence chiite et contrôler les négociations avec Israël qui sont incertaines. Le Hezbollah continue de maintenir sa posture militaire, alors que l’État libanais, fragilisé, peine à répondre à la crise économique et humanitaire, rendant la reconstruction dépendante de l’appui international.