48 heures avec le Pape

Crédit photo : Mathilde Tommy-Martin
Du 18 au 20 novembre 2011, le Bénin a accueilli le Pape Benoit XVI, venu remettre à l’église d’Afrique ses conclusions suite au synode de 2009. Pendant 48 heures, tout le pays a vécu au rythme de cette visite.
Cotonou, vendredi 18 novembre. Depuis quelques semaines, la ville change de visage. Des bâtiments qui n’avaient jamais quitté leur couleur gris béton prennent soudain une mine pimpante. Les services municipaux s’activent, comblent les trous de la chaussée, nettoient les trottoirs, évacuent les ordures. Aux principaux carrefours, des panneaux géants affichent le visage du Pape Benoit XVI. « Wezon, Ekabo, Kwabo, Kawerou, Nakayo » : en différentes langues, ils souhaitent la bienvenue à cet hôte de marque.
Selon certains, à ces signes tangibles s’en ajoutent d’autres. « Vous avez senti, me demande un « zem » (chauffeur de moto-taxi) ? Depuis quelques jours, le climat a changé. C’est un signe qui ne trompe pas, c’est la bénédiction de Dieu qui vient ! » Son enthousiasme fait plaisir à voir : « Ce pape, je l’aime beaucoup, vraiment ! C’est une bénédiction pour le Bénin. Dès qu’il arrive, je file vers l’aéroport pour l’accueillir ! »
"Quand il y a une bénédiction, ce n’est pas affaire de catholique ou de musulman, c’est pour tout le monde !"
Cet engouement déborde largement les frontières religieuses. Comme le dit un autre zem, musulman Ivoirien, « c’est une bénédiction. Et quand il y a une bénédiction, ce n’est pas affaire de catholique ou de musulman, c’est pour tout le monde ! » Partout, la mobilisation se fait sentir. Pour le Bénin, c’est une grande fierté d’avoir été choisi pour cette visite. Une visite à portée continentale, puisque Benoit XVI vient publier ses conclusions suite au synode pour l’Afrique d’octobre 2009.
L’avion papal doit atterrir à 15 heures. Dès 13 heures, les fidèles affluent sur les lieux où passera le cortège. Les organisateurs ont prévu un accueil populaire et chaleureux pour Benoit XVI, qui va commencer sa visite en parcourant la ville en papamobile. Les rues sont pavoisées en jaune et banc, couleurs du Vatican. Des « haies vivantes » se positionnent de chaque coté des voies pour ovationner le Saint-Père. Malgré la chaleur et le soleil, la foule est nombreuse et enthousiaste. Les élèves des écoles catholiques sont mobilisés. Le gouvernement a déclaré ce vendredi « journée continue », travaillée uniquement jusqu’à 13h. Impossible de manquer l’événement !
11 discours en 48 heures
15 heures, à l’aéroport. Discours de Benoit XVI, le 1er d’une longue série : il en prononcera 11 au cours de ces 48 heures passées sur le sol béninois ! Puis c’est la découverte de la ville en papamobile, pendant trois quarts d’heures environ. Personne ne veut manquer cette occasion d’apercevoir le pape et de recevoir sa bénédiction. Les chorales sont venues avec uniformes et instruments. Une vieille religieuse a sorti sa chaise sur le trottoir, pour pouvoir assister au passage du cortège. Beaucoup agitent des drapeaux du Vatican ou du Bénin, ou arborent des tee-shirts à l’effigie du pape. Sur la lagune, les pirogues des populations lacustres attendent de pouvoir saluer le Pape quand il passera sur les ponts reliant les deux parties de la ville.
Les bénévoles sont mobilisés pour que tout se déroule dans le calme. Noël, scout de 22 ans, se dit « très ému de le voir, et de voir tout ce qui se passe dans cette ville ». Plus loin, Marc (24 ans) et Raïssa (25 ans) de la Croix rouge sont là « pour aider les gens, s’il y a des blessés, des accidents ». Ils espèrent « un grand changement, parce qu’on souffre beaucoup ». Pour l’observateur européen, cet engouement parait parfois excessif. Certains Béninois semblent persuadés qu’à elle seule, la venue du pape va tout changer. Ainsi, Marc affirme avec conviction que « voir le Pape, c’est presque comme si on voyait Dieu. Avec lui, il y aura une force divine qui va tout bouleverser. C’est la lumière qui vient ! Ça va changer les choses, c’est sûr ! »
Tout à coup, un frisson dans la foule. Un cri se propage : « e ja we ! » (« Il arrive ! »). Le cortège officiel passe rapidement. A peine le temps d’apercevoir Benoit XVI agiter la main et c’est terminé. Mais quelle liesse ! Dès que les dernières voitures du cortège sont passées, c’est l’explosion : deux-roues et taxi moto suivent en trombe, hurlant et klaxonnant à qui mieux mieux.
Le programme du samedi est dense. Le Pape commence sa journée par une rencontre avec les membres du gouvernement, différents officiels et les représentants des principales religions. L’occasion de prononcer un discours fort, dont beaucoup s’accordent à dire qu’il est le plus important de cette visite. Benoit XVI lance « un appel à tous les responsables politiques et économiques. Ne privez pas vos peuples de l’espérance ! » (lire le discours)
Plusieurs milliers de prêtres, religieux, religieuses, séminaristes et laïcs attendent le Pape
Il prend ensuite la direction de Ouidah, à 40 kilomètres de là. Au poste péage, les agents portent tous leur tee-shirt Benoit XVI. La piste rouge qui menait au séminaire Saint Gall a été remplacée par un goudron tout frais – on voit encore des bulldozers sur le bas coté.
Sur place, plusieurs milliers de prêtres, religieux, religieuses, séminaristes et laïcs attendent le Pape. Des heures d’attentes sous le soleil, mais tous, comme Francine, maman de 6 enfants venue du Gabon, sont « en joie d’accueillir le saint Père ». Toute l’Eglise d’Afrique se retrouve dans ce séminaire, le premier à avoir été construit en Afrique de l’Ouest, il y a près de 100 ans. Pour beaucoup, le thème de cette visite – celui du 2ème synode pour l’Afrique – est crucial : « L’Eglise d’Afrique au service de la réconciliation, de la justice et de la paix ». Céline, responsable de la délégation ivoirienne, raconte : « Au début, ce voyage n’intéressait pas beaucoup. Mais quand les gens ont su le thème, avec ce qu’on a vécu en Cote d’Ivoire, il y a eu un grand engouement. »
Des trois termes, c’est surtout le 1er et le 3ème qui parlent aux chrétiens présents. Plusieurs ne retiennent même pas le mot Justice, voire le remplacent par un autre : amour, pardon, unité… Sabine, couturière béninoise de 35 ans, l’explique ainsi : « Le plus important, c’est la réconciliation. Savoir pardonner, aimer son prochain, éviter les querelles. En Afrique, on n’aime pas pardonner. » Léontine, opératrice économique d’une cinquantaine d’année, est encore plus directe : « Mon attente, c’est surtout la réconciliation. Parce que le Béninois est rancunier ». Marguerite, 69 ans, vient d’Abidjan. Elle insiste : « Il va parler de la réconciliation, l’unité et la paix. Pour l’Afrique c’est très important. Sa venue va nous aider à retrouver cette unité qui est rare en Afrique, et cette paix et cette réconciliation que nous réclamons tous les jours. »
Benoit XVI se rend à la basilique de Ouidah
A Saint Gall, le Pape se recueille quelques instants sur la tombe du Cardinal Gantin, avant de rejoindre vers 11h30 le public qui l’attend. Des heures d’attente pour une cérémonie qui dure en tout – me dit un séminariste, un peu déçu – 33 minutes. Le message du pape n’a pas vraiment marqué. Plusieurs retiennent davantage le discours de Mgr N’Koué, archevêque de Parakou, qui l’a précédé. Je découvrirai plus tard que les paroles percutantes que j’espérais ont bien été prononcées, mais plus tard et plus discrètement : lors de la rencontre avec les évêques du Bénin, dans la soirée.
Ensuite, Benoit XVI se rend à la basilique de Ouidah pour la signature de l’exhortation apostolique, qu’il remettra le lendemain à toutes les conférences épiscopales africaines.
Après cette matinée chargée, l’après-midi est non moins fatigante pour un homme de 84 ans, peu habitué à la chaleur et la moiteur cotonoises. Nouveau bain de foule de la papamobile dans les rues de Cotonou pour se rendre sur la paroisse Sainte Rita. Là, Benoit XVI visite les enfants orphelins du foyer « Paix et joie » tenu par des sœurs missionnaires de la charité puis rencontre les enfants du Bénin. Ceux-ci sont visiblement très excités, et le calme met longtemps à s’installer ! Tandis que le petit ventilateur disposé à coté du fauteuil papal semble avoir du mal à remplir pleinement son office. Mais malgré la chaleur et le bruit, le grand sourire qui éclaire les visages du pape et de sa délégation devant ce joyeux spectacle fait plaisir à voir.
Aïcha, 10 ans environ, dont le turban savamment noué est presque aussi haut que elle, s’avance. Avec assurance, articulant soigneusement, elle transmet au pape de la part de tous les enfants leur joie d’être là. Avec des mots très simples, Benoit XVI invite les enfants à prier. Leur lançant avec humour : « Demandez aussi à vos parents de prier avec vous ! Parfois, il faut les pousser un peu. N’hésitez pas à le faire. Dieu est si important ! »
Plus de 30 000 sur les gradins
Le voyage se termine par la messe du dimanche matin, au stade de l’amitié de Cotonou. Pour ma part, le soleil à Ouidah, la fatigue accumulée, le stress de notre numéro spécial bouclé trop tardivement … je ne sais. Mais à 5 heures du matin, je ne me sens pas suffisamment vaillante pour affronter à nouveau la chaleur, la foule et les heures d’attentes (il fallait être présent avant 6h30). C’est donc devant la télévision que je suis l’événement.
Le stade est rempli, et même à distance, l’ambiance se fait sentir ! Plus de 30 000 sur les gradins, au moins autant qui suivent sur les écrans géants disposés aux abords du stade… L’effervescence quand la papamobile fait le tour du stade laisse place au silence et au recueillement quand la messe commence, à 9 heures précises.
Un beau moment pour Nathalie, secrétaire de direction : « C’était très émouvant, très touchant ! Et l’évangile de la messe était très beau (Mat 25,31-46 : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères…) Ça invitait chacun à faire un examen de conscience. Ça va beaucoup changer les cœurs. Il y a beaucoup de gens qui vont croire grâce à cette visite. »
Enfin, c’est la cérémonie de départ, à l’aéroport. « A la fin, on ne voulait plus qu’il parte ! » me confie Nathalie. Dans les cœurs des Béninois, il en reste une grande joie et une grande fierté. La conviction que, comme le dit Léontine, « Au Bénin nous avons beaucoup de chance, c’est une terre bénie. Jean-Paul II est venu deux fois, maintenant Benoit XVI. Nous avons une foi aveugle, nous croyons en Dieu, c’est pour cela que le Bon Dieu nous bénit. Nous nous en réjouissons et nous le remercions. Par rapport à d’autres pays, nous n’avons pas grand-chose, mais nous avons la foi, c’est très important »
Mathilde Tommy-Martin, Volontaire DCC au Bénin