La classe, théâtre de l’interculturel

La cloche sonne, les enfants en uniforme se mettent en rang dans la cour. Ils entrent dans la salle de classe et installent leurs affaires. « Bonjour monsieur ». Et la représentation commence. Tableau noir, table en bois, carte sur le mur : tout le décor de la coopé est en place. Pour les volontaires, le cadre scolaire reste le cliché de la coopération, lieu d’expérimentation de l’interculturel.

 

Pourquoi plus qu’ailleurs ? Face aux élèves, le volontaire est confronté à à la spontanéité : l’enfant ne ménage pas le professeur dans sa découverte des différences, et le professeur est sommé de répondre aussi rapidement que possible. Alors les bourdes et les incompréhensions se multiplient. « Pourquoi cet élève met-il les mains sur la tête ? Suis-je si ennuyeux ? » s’interroge un volontaire au Burkina Faso. Un autre s’étonne que les élèves claquent des doigts au lieu de lever la main pour répondre à une question. C’est à force d’expérimentation qu’un langage commun peut être établi dans la classe. Les deux acteurs s’apprivoisent mutuellement. « Monsieur est-ce que je peux aller chier s’il vous plaît ? » Les mots interrogent aussi, qui plus est lorsqu’on enseigne dans une langue étrangère, où l’on ne distingue pas les registres de langue.

 

Alors le volontaire comme l’élève sont amenés à trouver un langage commun. La classe est un lieu à part utilisant des codes empruntés aux univers des deux parties. « Ce qui se passe dans la classe est le reflet de ce qui se passe dans la société » nous rappelle Pierre Lambert, pédagogue et formateur à la DCC. Etre à l’écoute, capter les données contextuelles et voir leurs traductions dans la classe… vaste programme.

 

Le matériel rattrape vite l’analyse sociologique : 120 élèves par classe, absence de fenêtres, peu de manuels… « Le bruit présent autour de la classe oblige le professeur à bouger sans cesse pour être sûr d’être entendu par tous les élèves. La classe est un lieu ouvert sur l’extérieur, ce qui n’est pas le cas chez nous en Occident » constate Pierre Lambert. Les dimensions spatiales et temporaires sont à prendre en compte : « En France, la dose d’informations par cours est immense, on bannit la répétition. En Afrique, l’information est circulaire, perpétuel retour où tout se tient». Alors on s’adapte : «je pensais arriver avec ma pédagogie toute fraîche sortie de l’IUFM… mais les élèves ont été déstabilisés. Alors j’ai observé mes collègues, et puis j’ai apporté ma touche » se souvient Caroline Saumet, professeur de Français au Burkina Faso.

 

« En rentrant de coopération, je me suis dit que c’est pas demain que je serai prof en France ! Quand j’encadre des groupes de jeunes au MEJ aujourd’hui, je peux te dire que ça marche à la baguette… » Cette jeune volontaire a appris la discipline durant ces deux années en Tunisie, contrainte à la fermeté pour ne pas se laisser déborder. Au Moyen-Orient et au Maghreb, la discipline est la question cruciale de la relation professeur-élève : celui que ne la résout pas en souffre. Le rapport au professeur tend alors vers un rapport marchand (je te respecte si tu me plais) ou joue sur la seule corde affective.

 

Mais le souvenir des situations causasses balaie les impasses et les erreurs, à Jérusalem ou à Banfara. Chacun sait qu’il a eu la chance de vivre l’interculturel à une place privilégiée, sur scène.